Comment Aminata a pu tromper notre vigilance ? (Par Mamoussé DIAGNE)

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Dites-moi, Ousseynou et Maguèye, comment a -t-elle fait pour nous surprendre, nous trois qu’elle appelait plaisamment ses « frères de lait » ? Pourtant, aucun d’entre nous n’est connu pour être un distrait ou un naïf, puisque nous avons pris le soin de la fixer, dès son arrivée, sur cette photo dont les couleurs commencent à jaunir, prise juste à l’issue d’une soutenance de Mémoire de Maîtrise à laquelle nous l’avions associée et qui portait sur un aspect de la philosophie de Rousseau. Et moi, directeur de ce travail, dont l’épouse avait consacré sa Maîtrise de français au Contrat social et à la Nouvelle Héloïse, qui avais en charge l’enseignement sur le Contrat Social inscrit quelques années auparavant au programme de l’agrégation, je me réjouissais de voir la relève assurée par cette spécialiste de Rousseau qui venait d’être recrutée et dont les compétences s’étendaient à Hobbes, Spinoza, et d’autres auteurs ne se limitant pas au XVIIème siècle. La suite allait me donner raison : avec le panache qu’elle mettait dans tout ce qu’elle faisait, c’est elle qui allait m’associer dorénavant aux jurys dont je n’assurais plus qu’administrativement et, très peu de temps encore, la présidence.
Après Habib, Sémou, et notre Doyen Alassane Ndaw, on se posait la question (jamais formulée à haute voix) de savoir qui la grande Faucheuse allait choisir la prochaine fois. Mais il ne pouvait venir à l’esprit de personne de songer à cette « gamine » qui, avec son rire en bandoulière, s’était, entretemps, réfugiée dans les bras si affectueux, et si puissants malgré leur frêle apparence, du petit fils de Ndamal Daaru, Mame Thierno héritier du nom. C’est peut-être parce que tout, en elle, exprimait la Vie que la Mort était rendue impensée et impensable. Lorsqu’on l’appelait « Latyr Diaw Madiaw Khoor » ou « Amy yaayou Yonen » ou même « Amy mou nèkh maa woo », la réponse était invariable : ce sourire qui brouille sous d’innombrables palimpsestes la Mort !
Oui, pour nous les barrières étaient assurées, les digues bien en place. Avec sa virtuosité admirable d’incarner le « CONTRAT AVEC LA VIE », comment pouvions- nous échapper aux pièges de l’illusion ? Je la plaisantais parfois, avec l’idée léguée par Althusser, un de nos grands maîtres, selon laquelle si le contrat prétend être la métaphore juridique dans laquelle Rousseau nous le donne, alors « le contrat de Rousseau ne correspond pas à son concept ». Un faux contrat qui fonction,e comme un vrai contrat, elle me l’accordait, avec un sourire dont je perce maintenant seulement le mystère : à condition d’en faire la même lecture, et de l’assortir des mêmes conditions que Rousseau : un contrat synallagmatique, une relation rigoureusement symétrique entre les contractants, dont chacun « n’opine que d’après lui » et reçoit à la fin autant qu’il donne, bref un calcul de l’intérêt égoïste. Enigmes d’une métaphore polysémique qui a pu être interprétée par une certaine tradition marxiste comme le faux contrat bourgeois que le capital passe avec le travail. Ou, dans sa version libérale, comme la traduction du rapport qui fonde la démocratie idéale (mais dont nous savons que c’est un régime qui « ne conviendrait qu’à des dieux », une idée régulatrice qu’on ne peut que viser asymptotiquement). Ou encore, appel citoyen au plus profond de nous-mêmes, auquel elle a cru devoir répondre en participant aux Assises de 2008-2009 présidées par Amadou Makhtar Mbow, ou en s’acquittant du rôle de Modérateur au cinquantième anniversaire du Festival mondial des Arts nègres. Si se place à un niveau institutionnel, c’est l’engagement et le sérieux qu’elle mettait dans tout ce qu’elle faisait, en se partageant entre le Département de Philosophie, le CODESRIA, et d’autres structures qu’il serait lassant d’énumérer. Je veux retenir, entre autres évènements à porter à son actif (car beaucoup l’ignorent à cause de son excès de discrétion) cette nuit illuminée entre toutes dont elle a imaginé l’intitulé et le format : « Le Griot et le Philosophe », alors qu’elle s’occupait des affaires culturelles au Rectorat. Faire retentir les notes du khalam de Samba Diabaré Samb, le « ndanaan des princes et le prince des ndaanaan » au cœur du campus, c’est ce que j’ai appelé y inviter son dehors ou plutôt faire en sorte que son dehors redevienne son propre dedans. Façon originale d’illustrer sa devise et de montrer ce que ne devrait pas cesser d’être une véritable université africaine enracinée dans sa culture. Si l’idée m’a séduit dès le départ, c’est que sa portée et sa signification dépassait en l’enveloppant tout travail strictement académique, pour ouvrir sur des perspectives plus larges que celles des traditionnelles « African Studies ». Tout le monde garde en tête l’image de ce collègue fendant la foule lorsque retentirent les notes de l’hymne d’El Hadj Omar, pour, dans un état de semi-conscience, vider ses poches du salaire perçu dans la journée même, aux pieds de l’artiste !
C’était, peut-être, Aminata, ta version toute personnelle du Contrat social : accepter dès le départ l’asymétrie du don, donner sans calcul, sans compter sur la probabilité d’un retour d’ascenseur, sans autre satisfaction que celle procurée par l’acte même d’offrir. Cette traduction de la générosité authentique t’a arraché un sourire que je soupçonne maintenant d’être la réponse amicalement ironique à ma plaisanterie sur contrat qui ne correspond pas à son concept. Ton contrat est l’amour qui te liait à notre frère Thierno, dont l’extrême pudeur et la sereine dignité sont allés jusqu’à nous inquiéter, en ce jour fatal où il inversait les rôles en nous consolant. Il est affection maternelle pour les bouts de bois de Dieu que tu lui laisses  trop tôt ; et celle de l’admirable femme dont tu es issue, qui ne cessait de nous répéter que Le Tout Puissant qui ne lui a pas demandé son avis lors de ta venue sur terre a fait de même lorsqu’Il lui a plu de te rappeler à lui. Et tes collègues et tous tes étudiants orphelins épanchant sur Internet leur douleur causée par la perte de celle qu’ils ne pourront désigner qu’en empruntant l’expression à Zarathoustra : la « Vertu qui donne » !
Cette grande dame a, à notre insu, figuré « l’ultime contrat » en écoutant ce que la Vie elle-même ne confie qu’à des oreilles initiées, transcendant l’opposition factice entre ceux qui veulent que la philosopher soit apprentissage de la Vie ou de la Mort, dans une relation de pure extériorité. Ce qui lui a permis de se glisser, à l’heure la plus silencieuse, hors du monde, sur des pattes de colombe.
Mamoussé DIAGNE
Maître de Conférences, Agrégé de philosophie (UCAD)